Le secret de l'invisibilité
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3244,36-911317@51-911433,0.html
LE MONDE | 17.05.07 | 13h12 . Mis à jour le 17.05.07
| 15h21
C'est possible, mais est-ce faisable ? Trois physiciens français de l'Institut Fresnel, à Marseille, viennent de déterminer les caractéristiques d'un dispositif capable de soustraire des objets aux regards, quelle que soit la nature et la distance des sources lumineuses qui les éclairent. Cette étude, purement mathématique, est un pas supplémentaire sur la longue route vers la maîtrise de l'invisibilité. Le quatrième signataire, britannique, de l'article paru début mai dans la revue Optics Letters, a toutefois démontré récemment que les chercheurs étaient parfois capables de passer bien plus vite que prévu des
calculs à la pratique.
Les promesses de la réfraction négative Les plus sophistiqués des métamatériaux annoncés ouvriront les portes de la réfraction négative, où les
lois de l'optique sont inversées. La réfraction désigne le changement de vitesse et de direction de la lumière lorsqu'elle passe d'un milieu à un autre. C'est cette modification qui fait apparaître un bâton droit comme brisé lorsqu'on le plonge dans l'eau. La propagation de la lumière dans un milieu transparent est définie par un indice de réfraction, dans la nature toujours supérieur à 1, cette valeur étant l'indice du vide, où la vitesse de la lumière est maximale. Or, par leurs caractéristiques, certains métamatériaux peuvent atteindre des indices inférieurs à 1, voire négatifs. Plongé dans un milieu à réfraction négative, le bâton semblera toujours brisé, mais dans le sens inverse du sens habituel. Grâce à cette propriété, certaines limites de l'optique traditionnelle seront dépassées, ce qui permettra des "lentilles parfaites" améliorant nettement les
performances des microscopes.
En mai 2006, Sir John Pendry, de l'Imperial College de Londres, avait suscité une certaine perplexité en publiant la théorie censée lui permettre de rendre un
bout de matière invisible. Grâce aux propriétés des métamatériaux, des structures artificielles qui créent des effets n'existant pas dans la nature. Il se
donnait un an et demi pour y parvenir. A peine six mois plus tard, M. Pendry publiait dans Science les résultats concluants de la première expérience de ce
type. Un cylindre de cuivre était passé "inaperçu" d'un faisceau de micro-ondes. Comment ? Parce qu'un métamatériau disposé en cercles concentriques avait
courbé les ondes autour du cylindre. Elles l'avaient contourné, sans le traverser ni s'y réfléchir, avant de se reformer en sortant du dispositif, comme l'eau glisse le long d'un rocher dans un torrent.
TRUCS
Pour obtenir aussi rapidement un effet aussi magique, l'équipe de M. Pendry a eu recours à quelques trucs. L'invisibilité n'est réelle qu'à deux dimensions, dans une seule fréquence des micro-ondes, dont la longueur d'onde est très éloignée de celle de la lumière visible. Autant dire qu'il faut une certaine bonne
volonté pour observer le phénomène. De plus, les rayonnements de l'expérience provenaient d'une source éloignée de l'objet, ce qui rend a priori leur comportement plus simple à maîtriser que s'ils étaient émis de très près.
L'article d'Optics Letters démontre, en théorie, que les futurs dispositifs d'invisibilité pourront se passer de certains de ces trucs. Mais à quelle échéance ? Un passage à la pratique aussi rapide que celui de M. Pendry semble exclu. Pour Frédéric Zolla, auteur de l'étude, il semble difficile d'envisager la
mise au point d'un dispositif qui pourra tromper l'oeil humain "avant dix ans". "Si l'homme y met les moyens, il paraît en mesure de marcher sur Mars avant
d'avoir maîtrisé l'invisibilité, ajoute son collègue André Nicolet. Il y a encore trop de bonds technologiques à accomplir dans ce domaine."
Ces avancées dépendront surtout des progrès accomplis dans les métamatériaux. Les caractéristiques que ceux-ci devront posséder, selon le cahier de charge draconien que leur assignent les calculs publiés dans Optics Letters, sont encore hors de portée. Pour courber la lumière, ces structures doivent, en effet, posséder des propriétés qui varient en chacun de leur point. Ce guidage fin du rayonnement est crucial : si l'onde ne parvient pas à se reconstituer correctement à la sortie du dispositif, les perturbations trahiront
la présence de l'objet dissimulé. Dans le cas de l'expérience de M. Pendry, ces variations sont obtenues par des anneaux et des fils de cuivre gravés
sur de la fibre de verre. Chaque figure doit agir localement sur les ondes qui la traversent. Quand il s'agit d'orienter des micro-ondes, dont la longueur
d'onde est de l'ordre du centimètre, ces structures périodiques sont réalisables. Mais pour s'attaquer à la lumière visible, dont la longueur d'onde se situe
entre 400 et 700 milliardièmes de mètre, la finesse de la gravure exigée est pour l'heure hors des capacités des meilleures machines.
LA CAPE D'HARRY POTTER
C'est loin d'être le seul problème à régler. De fait, en affichant l'invisibilité comme objectif, les métamatériaux ont attiré d'emblée l'intérêt du grand
public, entretenu par des références fréquentes à la cape qui dérobe Harry Potter à la vue de ses ennemis. Mais ils se sont aussi lancés sur le chemin le plus ardu, au risque de décevoir. "Si ces perspectives n'étaient que délirantes, l'agitation serait déjà retombée, constate toutefois Sébastien Guenneau
(CNRS), autre auteur de l'étude. Or le domaine est en pleine effervescence : le nombre de publications et de conférences ne cesse d'augmenter, les travaux
théoriques mobilisent de nombreuses disciplines et
conduisent à des expériences de pensée ou des paradoxes extrêmement stimulants, l'optique en est bouleversée. Cette quête de l'invisibilité va
forcément déboucher sur une série d'applications dont ne nous soupçonnons pas encore l'existence."
Jérôme Fenoglio
Article paru dans l'édition du 18.05.07. Elections
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